
Autant dire que j’ai été assez déçu par l’approche “philosophique” qu’a utilisée Julia de Funès pour écrire ce livre, qui, je crois, est un morceau remanié de sa thèse universitaire. En effet, je trouve qu’une approche sociologique aurait été bien plus appropriée, comme par exemple comparer les chiffres de vente de livres de développement personnel ou d’auto-aide (“autoayuda”), comme disent les hispanophones, avec ceux de la fréquentation de l’Eglise catholique (et notamment des confessionnaux) ou de la petite mode bourgeoise qui a constitué la rustine (lucrative et frauduleuse) psychologique, pendant quelques décennies : la psychanalyse. J’ose imaginer les courbes de ventes des premiers inversement proportionnelles aux déclins de la première et de sa rustine. Il aurait fallu aussi savoir de quelle(s) origine(s) sociale(s) sont les lecteurs de ces livres de poches (tout le monde n’a pas 50 € / mois pendant 7 ans à consacrer à poser son nombril sur un divan), la religion d’origine du lectorat1) et la part de femmes dans celui-ci (que j’imagine écrasant).
Les diagnostics auraient sans doute été les mêmes : des foules perdues et abandonnées par l’auto-sabotage de l’Eglise et qui n’ont pas forcément les moyens de pratiquer les ersatz de spiritualité ou des religions de substitution (yoga, psychanalyse, retraite au Tibet, croyances en des trucs exotiques pourvu que ce soit cher, lointain et socialement gratifiant…) pour classe aisée, se raccrochent à des livres pas chers, standards, qui leur donnent des recettes bas de gamme mais accessibles. Des masses “délivrées” de Dieu se retrouvent atomisées dans un vide sidéral de sens où, loin d’être considérées comme des fragiles créatures indignes à qui on pardonnait tout dans une charité infinie – en théorie – se retrouvent face à elle-même, obligée de supporter sur leurs épaules le poids de leur responsabilité face à leur existence. Là où n’y a plus d’Enfer et de Paradis, reste des individus face à leur petitesse voire leur nullité abyssale, qui vont chercher à ce qu’on les flatte, et qu’il y a des scintillements d’étoile en toi, et que tu es une sorcière aux pouvoirs ancestraux interdits par un ordre craintif qui veut te limiter, une princesse d’un royaume à venir, etc. Ou le narcissisme le plus sot et le plus débridé2, sorte de patch anti-dépression pour nanas quittées à 40 ans avec des vergetures et des enfants dont personne ne veut plus au bout de trois nuits, et du luciférianisme du pauvre teinté d’un progressisme ‘positiviste’ où toutes les socialistes pourront s’y retrouver quelque part. Bref, comme disait Cioran dans ses Syllogismes de l’amertume, tous ces « iconoclastes » qui ont « brisé [leur]s idoles pour sacrifier à leurs débris ».
Or là, Mme de Funès, au compte en banque bien rempli et, on imagine (et lui souhaite), une vie sexuelle et familiale épanouie, adopte une position pseudo-aristocratique (et de fait, très bourgeoise), en opposant la philosophie (la véritable pharmacopée séculaire) et les médicaments génériques, comme une princesse qui s’habille sur mesure se moquerait du populo qui va chercher des vêtements standards et prêts à porter dans des enseignes franchisées. Elle oppose donc la lecture des grands auteurs que les siècles ont consacrés3 aux scribouilleurs de supermarché qui appliquent des recettes de bien-être comme d’autres des canevas d’intrigues pour romans policiers que les IA {pourront bientôt/peuvent déjà} écrire elles-mêmes. Elle nous assomme donc avec ses citations de Hume ou de Proust (mais qui a le temps de lire les atermoiements narcissiques de Proust ?), pour nous dire qu’une thérapie ne peut être que très personnelle, longue et patiente, que le moi est quelque chose de très complexe et fluctuant, autant dire qu’il faut être détaché de beaucoup de contingences matérielles pour avoir droit à une vie spirituelle et psychologique… Cependant, quiconque connait assez “la philosophie”, disons le corpus d’auteurs programme dans l’EdNat et sur lesquels les agrégés et certifiés peuvent gloser à perte d’écoute, sait la grande tartufferie de cet exercice. Mme de Funès n’est pas tant une âme d’élite qui a accès à un savoir plus grand (les auteurs de développement personnel sont les premiers à ressortir des religions toltèques, asiatiques ou indiennes pour offrir à leurs lecteurs des raretés épicées sauvées de l’oubli) qu’une chasseuse de Pokémon qui a dans son pokédex quelques références qu’elle peut lancer à la figure des ignares et les assommer avec leurs pouvoirs citationnels. Cela dit, n’importe quel étudiant de licence de philo sait jouer à ce jeu-là en opposant au moins deux Pokémons à un monstre sorti de son chapeau, et peut rabattre le caquet d’un argument d’autorité par au moins deux traits bien sentis mâtinés de condescendance et rehaussés d’un jeu de mots. Et quand même, contrairement à la sociologie qui traite d’agrégats et de statistiques, on décrète qu’on se fiche de ce que racontent Hume, Aristote, Bergson ou Proust, que ferait-elle ? Rien à part lancer un anathème méprisant qui laisserait de marbre le sceptique.
C’est donc un livre qui vise assez justement dans la cible mais en tirant dessus par l’arrière et de manière très pompeusement académique. Dommage.
Notes
- Je pense par exemple, que les évangélistes lisent moins de ce genre de chose, puisque leur pratique religieuse remplit déjà cet office, avec les témoignages pendant les cultes, et comment la Bible m’a sorti de la drogue, et comment la foi m’a guéri de l’alcoolisme et de la dépression, ad lib. Un culte évangéliste est un peu comme une réunion d’influenceurs narcissiques réunis sous la bannière de Jésus. ↩︎
- Plutôt que de citer Luc Ferry à foison, on eût aimé des références à Gilles Lipovestky ou Christopher Lasch. On aurait pu citer Louis Dumont et les affres de « homo hierarchicus » devenu « homo æqualis », ou Tocqueville analysant les « effets pervers » de la démocratie (américaine, donc de la civilisation luciférienne des Franc-maçons immigrés à Colombia), voire Raymond Boudon lorsqu’il analyse que dans une armée fortement hiérarchisée (aristocratique) on est largement moins frustré que dans une armée plus égalitaire (« La logique de la frustration relative », 1977, dans Effets pervers et ordre social), n’en déplaise à John Rawls ou autres blablateurs du même acabit. Bref, il y avait quand mêmes des références un peu plus intéressantes à mobiliser… ↩︎
- Et là encore ça discute. Michel Onfray – qui n’est pas seulement qu’un connard poseur – a assez montré dans sa Contre-histoire de la philosophie, que le tri des grands auteurs et des auteurs mineurs ne va pas tant que ça de soi ↩︎
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