Antoni Astugalpi

Médiateur de mots, sapeur du son, suceur de sens et dresseur d'idées (en gros)

Stalker. Pique-nique au bord du chemin [1972] d’Arkadi et Boris Strougatski

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AprèsTous les matins du monde de Pascal Quignard et d’Alain Corneau, ou Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick /Traumnovelle d’Arthur Schnitzler1, c’est la troisième fois que je préfère une adaptation cinématographique au roman qui l’a inspiré2. Il y avait trop de décennies entre 1999 et 1926 pour que je puisse comparer vraiment les œuvres de Kubrick et Schnitzler ; de plus, si je crois avoir compris ce que voulait faire Kubrick, même si, œuvre posthume, nous n’avons pas eu le montage envisagé par le réalisateur, je ne connais pas assez Schnitzler pour avoir compris ses intentions. Quant au duo des œuvres de Quignard et d’Alain Corneau, j’ai trouvé que le roman, très mal écrit (ou pas écrit), n’étant qu’une sorte de scénario pouvant permettre la réalisation d’un bon film, ce que Corneau a admirablement réussi.

J’ai eu la même sensation pour le roman des frères Strougatski vis-à-vis du Сталкер d’Andreï Tarkovski, cette impression qu’il n’avait servi qu’à fournir l’univers général, le canevas et un début d’histoire au second, qui a sublimé ce matériel très inégal pour en faire un film contemplatif extraordinaire, en 1979.

L’idée première, celle de ces zones qui ont été “visitées”3 et abandonnées aussi vite par des êtres non-humains4, à côté desquelles vivaient des habitants désormais chamboulés et qui suscitent la crainte, l’admiration et la recherche scientifique, était très bonne.5 Que des aventuriers immoraux, cupides et sans peur (car alcoolisés plus que de raison) aillent prendre des artefacts dans cette zone interdite où les lois de la physique semblent avoir été modifiées après ce passage mystérieux, tout aussi. Qu’après cela des phénomènes étranges et variés apparaissent (les enfants de stalkers qui deviennent presque animaux, les émigrés des zones touchées qui semblent porteurs d’une poisse statistiquement démontrable dans les villes où ils vont s’établir au point qu’on leur interdise d’émigrer, ou le réveil des morts cohabitants avec les vivants), apportait encore un peu plus de mystère dans cet univers devenu flottant, fou ou aucune solution n’est donnée puisque personne n’en a.

Seulement, le livre est très verbeux. On y a des lignes et des lignes de considérations inutiles, une foison d’actions et de personnages secondaires en trop (même un personnage secondaire qui devient principal sans qu’on sache trop pourquoi) et une quasi-absence d’histoire qui sont très rédhibitoires. Tarkovski a eu le bon goût de trancher tout ceci à la hache, de ne garder que quatre personnages du roman (le stalker, sa femme, sa fille, le barman) – et d’en inventer deux autres, très significatifs, presque des allégories. Cela concentre mieux l’histoire. De même, Tarkovski a repris la dernière partie, qu’il a retravaillée à sa façon, pour lui faire dire la même chose en quelque chose de beaucoup plus profond (parfois un peu verbeux aussi, certes…). En mettant tout le reste au rebut, on ne ressent aucune perte. Au mieux on pourrait penser que les frères Strougatski ont crée un univers, comme des développeurs mettent en place les cartes et les règles d’un jeu de rôle en ligne massivement multijoueur, sans vraiment n’avoir d’histoire linéaire à y placer. Ou des bribes. Une sorte d’univers style Guerres de l’Etoile (Star Wars), qu’on peut étendre à l’envi, et où on pourrait suivre les aventures de plusieurs stalkers, de policiers, de mafieux, de scientifiques… là où Tarkovski, lui, s’est servi de ces éléments pour y raconter une histoire signifiante (et faire un (sur)miracle en pleine URSS satanique).

Cela dit, outre d’être inutilement foisonnant, l’ensemble du roman est aussi, paradoxalement, très allusif. Cela fait un peu son charme, excite la curiosité et l’imagination et nous plonge au même niveau que les personnages face à cette réalité étrange qui est devenue la leur après la Visite. J’ai aimé être dans le flou sans qu’un narrateur omniscient ne vienne me donner trop de réponses, et donc partager un peu de l’expérience des habitants de Harmont6. D’une page à l’autre, tout est aussi vaporeux que les règles de survie dans la Zone, les relations des uns et des autres, leur passé, leur vrai nom, leur rôle exact, criblé d’allusions… Cependant, j’ai été plus gêné d’avoir à relire un passage trois fois pour en comprendre l’action alors que j’avais été assommé de détails souvent lassant auparavant ; problème de traduction ou d’écriture, je ne sais, mais j’ai parfois eu l’impression que le superflu l’emportait sur l’essentiel.

Au final, j’aurais tendance à penser que ce roman ne devait servir qu’à être repris par Andreï Tarkovski, comme d’autres n’eurent pas pour meilleurs destins que d’être repérés par Stanley Kubrick. Même l’épisode final et sa signification, celui de la rédemption de l’anti-héros, aura été repris et embelli chez Tarkosvski par la chambre des vœux7, qui aura même ajouté tout le retour des trois zoneurs (et du chien noir) en dehors de la Zone, puis le miracle final. Perdre la prolixité du flux de pensée de Redrick y aura même été un gain. Mais au fond, quand une fusée arrive(ra) sur la Lune, on peut/pourra tout de même remercier les propulseurs d’appoint qui ont/auront permis son décollage, non ?

[Et cette critique n’a même pas évoqué Juan Asensio, grâce à qui j’ai eu l’envie de m’intéresser à cette Zone…]

Notes

  1. Que j’ai lu en français, mais si je mets le titre anglophone dans sa langue, pourquoi pas un peu d’allemand ? ↩︎
  2. Même si, en réfléchissant bien, c’est peut-être les trois seules fois que je vois d’abord un film avant de m’intéresser au roman… Bientôt quatre, puisque je compte bien lire Solaris [1961] de Stanislas Lem après avoir vu les deux versions cinématographiques. Je ne pense pas que j’aurais le temps de lire le Fight Club [1996] de Chuck Palahniuk. ↩︎
  3. On pense plus ici à la visitation d’anges qu’à la visite approfondie d’un territoire… ↩︎
  4. Les habitants de cette fiction évoquent des extraterrestres, mais rien ne le dit, après tout. Pourquoi pas des êtres d’autres dimensions étant apparus sur Terre selon une certaine trajectoire à la raison inconnue… ↩︎
  5. Cela ressemble à l’histoire de la zone 51 et du fameux « petit gris » trouvé à Roswell (Nouveau-Mexique), au bord de sa soucoupe accidentée, qui avait déjà eu lieu en 1947, quand les frères soviétiques ont écrit leur livre – je ne dis pas que dans le contexte de Guerre froide et de terreur idéologique soviétique, ils avaient pu en entendre parler, mais en tout cas cet “événement” (réel, fantasmé ou fabriqué) renforce la crédibilité du scénario. Plus récemment, cela m’a évoqué aussi Skinwalkers au Pentagone de trois personnes dont je ne suis pas bien sûr qu’elles ne soient pas des vendeurs de camelotes science-fictionnelles recyclées, sortes de stalker de l’édition… Peut-être aussi quelques romans de Lovecraft, mais étant trop impressionnable pour lire des livres d’horreur, je ne peux faire ce rapprochement qu’à la lueur d’émissions entendues sur ces romans. Sans parler de la zone de Tchernobyl après 1986… quand la réalité rattrape la fiction… ↩︎
  6. Je n’ai pas fait mon opinion sur le fait que les deux frères Russes/Soviétiques aient placé leur ville quelque part dans une sorte d’Amérique du Nord imprécise et internationale, en 2019. Sans doute pour y présenter des antihéros qui ne soient pas soviétiques,ces derniers devant forcément être positifs, dévoués, courageux, polis, etc. ↩︎
  7. En en faisant quelque chose de plus profond qu’un Aladin avec des artefacts spatiaux. ↩︎

Bonus

Jean-Jacques Velasco sur TVL ppur parler de son livre Roswell. L’enquête qui change tout (TVL, 11 février 2026)
Entretien avec George Knapp, Colm Kelleher & James Lacatski au sujet de Skinwalkers au Pentagone (Nurea TV, 25 novembre 2025)

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