Antoni Astugalpi

Médiateur de mots, sapeur du son, suceur de sens et dresseur d'idées (en gros)

Le problème à trois corps [2008] de Liu Cixin

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Cela faisait longtemps qu’à force de voir Le problème à trois corps (三体1) dans les rayonnages des librairies, l’avoir plusieurs fois pris avec moi puis reposé pour des lectures plus urgentes, m’être interrogé sur ce que pouvait donner de la science-fiction chinoise (quelque chose d’un peu intrigant et encore exotique) et cette envie un honteuse de lire un roman, pour une fois, je voulais lire ce texte. Sur un coup de tête à la FNAC (et aussi pour diluer par cet achat, celui d’un autre livre que j’avais à offrir et que je trouvais idiot et cher), j’ai fini par le prendre et commencé à le lire dans la file d’attente de la franchise.

[Attention, je divulgâche tout le roman dans la suite de commentaire]

Le début du roman ayant lieu à la période de la révolution culturelle, je me replongeais dans ce sentiment de fascination mêlé d’effroi pour cette épisode tragique de l’histoire humaine, qui me rappelait mes lectures de 2014, avant que je n’aille moi-même vivre un peu à Beijing pour trois mois. J’avalais ainsi les trois premiers chapitres (58 pages) goulument. Puis après les tribulations de Ye Wenjie (叶文洁) dans la Chine des années 1960, arrivèrent deux autres personnages, un chercheur en nanomatériaux, Wang Miao (汪淼) et un policier, Shi Qiang (史强, Che Ts’iang), l’histoire se déroulant désormais en 2007. Soit. Faisant confiance à l’auteur, le lecteur peut bien commencer un ‘nouveau’ roman en se disant que les deux histoires finiront tôt ou tard par se rejoindre, comme ce sera effectivement le cas. Le ‘nouveau roman est d’ailleurs lui aussi intéressant et donne un second souffle au texte, de sorte que les pages 59 à 113 (trois chapitres supplémentaires) passèrent2 comme lettre à la p… en un clic comme courriel à la boite-aux-lettres numérique.

Tout se gâta pour ne jamais redécoller à la page 114 (sur 496…) lorsque 汪淼 décide de jouer à un jeu vidéo étrange, dans lequel il n’est que spectateur3, dont les descriptions sont assez longues et les parties sans queue ni tête4. Certes, des étranges suicides de scientifiques, un compte-à-rebours qui apparaît dans la vision de 汪淼 et le fait que 史强 confie la mission
d’intégrer une mystérieuse société secrète au premier, confèrent un élan policier au roman. Mais les défaillances de la technique narrative de Liu Cixin (刘慈欣) devinrent alors évidentes. En effet, la difficulté de ce genre de roman de science-fiction dure, réaliste, est de trouver comment faire ingurgiter au lecteur de longues explications via des dialogues, lecture de rapports, ou tout prétexte d’exposition qui informe le tiers invisible sans que cela paraisse artificiel, et sans que le narrateur ne casse l’illusion romanesque en s’adressant directement au lecteur. 刘慈欣 essaye bien de rendre tout cela un peu varié, mais cela est totalement artificiel. Quelques scènes de révélations sont même totalement grotesques et le petit souffle politique ou policier qui avait accéléré le récit au tout début ou le temps du chapitre 6, était définitivement retombé.

C’est donc, malgré le foisonnement foutraque d’éléments et de sous-intrigues abandonnées en chemin5, 300 longues pages qu’il restait à subir malgré la disparition du jeu vidéo débile venu plomber trois chapitres entiers, avec de temps en temps un peu de rebondissement. Même la fin qui inverse le point de vue, en se mettant non plus du côté des humains menacés mais des Trisolariens envahisseurs, est totalement ratée, avec une histoire de photon quantique dilaté à 11 dimensions totalement tirée par les cheveux, qui aurait éventuellement trouvée sa place dans les dispensables Cosmicomics d’Italo Calvino.

Or, si on compare avec deux livres séparés d’un siècle In the Days of the Comet [1906] de H.G. Wells et A Fórmula de Deus [2006] de José Rodrigues dos Santos, on prend conscience que – au moins dans ce premier tome de la trilogie – 刘慈欣 a raté la partie psychologique de l’histoire6 ainsi que les scènes d’exposition des théories scientifiques – qui sont longues mais passionnantes dans le roman de dos Santos, qui mélangeait espionnage, voyage, science et amour) – amenées de manière totalement artificielles, là où elles ne sont pas moins longues chez le Brésilien, pas moins ardues mais bien mieux casées.

Donc voilà, après mon essai de science-fiction russe avec Metro 2033 de Dmitry Glukhovsky, alors abandonné, je n’ai pas plus aimé le roman chinois. Reste éventuellement à en trouver un Indien et un Africain pour ce tour du monde de la SF, à mes heures perdues…

Mais après cette nouvelle grosse déception et mon incompréhension face au succès du livre, je me pose de plus en plus la question : un rayon laser extraterrestre a-t-il rendu mes contemporains complètement crétins ? Est-ce un complot des IA ? Sommes-nous déjà envahis par un lierre mental qui parasite toutes nos capacités à juger des écrits littéraires ?

En tout cas, pour ce qui est des tomes 2 et 3 de la trilogie, je vais me faire une histoire dans ma tête et ça m’ira très bien…

Notes

  1. Oui, je sais c’est un peu snob de mettre les noms en chinois, mais j’aime bien, ça rapproche de l’original, et le XXIème siècle sera asiatique, alors autant s’y faire ! ↩︎
  2. Je me rends compte que je n’ai pas su choisir entre le présent et le passé pour cette rapide critique. Mais comme Philippe Guillemant, dont j’ai commencé La physique de conscience, que je poursuis avec peine au point d’enchâsser cette lecture fastidieuse comme une pause, dit dans cet ouvrage (et dans ses précédents) que le temps n’existe pas… à quoi bon se tracasser avec ce problème à trois temps ? ↩︎
  3. Ce ne sont pas des parties, en fait, mais des cinématiques interminables. L’avatar de 汪 suit simplement des personnages historiques pris dans l’Histoire chinoise et européenne et les assiste, sans rien n’apporter, de ce que je me souviens, au problème des trois soleils qui obsède cette civilisation fragilisée par l’aspect chaotique de son système tri-solaire. Néanmoins, lorsqu’il se reconnecte sous un autre nom, le jeu le reconnaît et les personnages (non-joueurs ?) de ce monde virtuel voient en lui un héros légendaire d’une époque révolue… C’était assez absurde. ↩︎
  4. Jeu pédagogique qui n’a, rétrospectivement, aucun sens : créé par les Trisolariens, par l’Organisation Terre-Trisolaris (OTT) ? ↩︎
  5. Comme le compte-à-rebours (le Pr 汪 ne va plus travailler ?), les suicides de scientifiques et le grand complot OTT-Trisolariens contre la science terrienne… ↩︎
  6. Qu’est-ce que vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de l’humanité si elle sait qu’elle va être frappée d’une comète ou envahie dans quatre siècles ? On eût pu avoir une sorte de Désert des Tartares galactique… ↩︎

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